Paratext 2026

en guise de préface

en guise de préface
Comme l’eau dans un poisson
Daria Apakhonchich
Information
Authors
Daria Apakhonchich
Source Type
Paratext
Publications
Comme l’eau dans un poisson Preface
Date
2026
Place
Paris
Language
French

En guise de préface // Daria Apakhonchich. Comme l’eau dans un poisson. Éditions Tourgueneff, 2026. pp 9-11.

Text

en guise de préface

Dans ce livre, j'ai voulu rassembler quelques histoires qui me sont arrivées en Russie. Rassembler et publier, déverser sur le papier et déverser de ma mémoire, pour ensuite voyager léger.

J'avais déjà quelques histoires écrites au hasard des circonstances, elles étaient toutes un peu bizarres : encore et toujours à propos de l'art, de mon expérience pédagogique et de ces ordures de flics. Cela sonne assez décousu et, pendant longtemps, ce livre ne s'est pas regroupé en un ensemble cohérent.

Qu'est-ce qui relie chacun des évènements sur lesquels j'écris ici ? Est-ce le simple fait que j'y ai assisté ? Mais tout dans ma biographie n'est pas aussi absurde, en réalité j'ai aussi eu une vie normale (autant que possible) avec des sorties du dimanche au marché, des expéditions cueillettes de champignons, un travail, des études, mais je n'écris pas là-dessus – non pas que ce soit sans intérêt, mais parce que ça ne semble pas requérir d'espace pour une élaboration littéraire.

Et puis, je me suis rendu compte que dans presque chaque histoire, on trouve un flic ou plusieurs, pour autant ce n'est ni un roman policier ni le récit d'une résistance héroïque à l'autoritarisme.

Les flics sont terrifiants, mais absurdes. Les activistes qui luttent contre l'État : héroïques, mais tout aussi absurdes.

Le plus absurde des flics que j'ai croisés s'est fait photographier chez moi avec une pancarte portant l'inscription « Votez pour les tétons du Guide¹ », qu'il avait trouvée lors de la fouille de mon appartement. Avec une joie de gamin, il a demandé à son collègue de le prendre en photo avec. Quelle discordance absurde entre sa spontanéité enfantine et la situation terrifiante dans laquelle nous nous trouvions.

L'absurde naît du décalage entre ce qui est en train de se produire et la perception qu'en ont les protagonistes. Telle est la nature du comique, c'est drôle parce que le cerveau remarque une erreur : quelque chose n'est pas à sa place. Ils sont drôles, ces imprimeurs qui évitent soigneusement le mot « paix » sur leurs pancartes du 1er mai. Il est drôle, l'ancien président Medvedev qui s'endort sur toutes les Lignes directes de Poutine². Ils sont drôles, ces agents de sécurité du président plantés dans une cathédrale en pleine liturgie pascale.

Dans l'ensemble, les représentants de la machine étatique détonnent avec la réalité – ils rappellent les généraux de Saltykov-Chtchedrine perdus sur leur île déserte, le militsioner de Prigov, les petits fonctionnaires de Gogol.

Les officiels du régime poutinien sont drôles parce qu'ils ont toujours l'air incongru, ils n'ont que très peu de fonctions et la moindre de leurs sorties en civil vire au grotesque. Un flic qui lit dans le métro, un fonctionnaire qui danse, un ministre qui se lâche dans une aqua-discothèque – c'est absurde ? Oui, mais effrayant aussi, parce qu'ils restent indissociables de leur unique fonction : terroriser, menacer, réprimer, pour maintenir le status quo.

Mon livre parle donc de ce qui arrive quand l'intime rencontre l'État, de l'absurdité et de la peur qui en résultent, des bleus et des blagues qui restent après ces rencontres.

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¹ Référence aux photographies de Vladimir Poutine torse nu, diffusées en août 2017.

² Événement politique annuel diffusé à la télévision, au cours duquel Poutine répond en direct aux questions des citoyens et citoyennes russes. Les critiques estiment que toutes les questions posées à Poutine sont préalablement approuvées par son cabinet et qu'aucune information ne passe à l'antenne sans être censurée.